Naamane est un travailleur à l'ancienne; pas comme les tire-au-flanc d’aujourd’hui.
Naamane a un voisin, un gros épicier à la calvitie luisante, qui a accompli deux fois le pèlerinage aux lieux saints et ne désespère pas de l'accomplir encore deux autres fois pour , dit-il, éliminer les inévitables souillures du commerce... C'est un monsieur très à l'aise. Il est parti en France durant la guerre - d'aucuns disent qu'il s'est sauvé pour éviter les représailles du "Front" suite à son refus de participer au sciage des poteaux téléphoniques à l'issue duquel les soldats de l'armée française ont sévi au village durant dix journées successives, pillant, volant, violant, brûlant tout.
Il n'est rentré qu'après l'Indépendance et a ramené une Peugeot 404 toute déglinguée mais qui a néanmoins fait sensation dans tout le douar où n'existait pour tout véhicule que le vieil "Hotchkiss" au plateau en planches jointives de Si Hammid.
Naamane n'aimait pas beaucoup son voisin Selmane l'épicier. Il "mettait une pierre sur son coeur" pour éviter de répondre aux insinuations perfides que lui administrait Selmane comme s'il le pinçait, en lui serinant à longueur de temps la vanité et l'inutilité de son engagement avec le "Front".
"Tu tapais la pelle et le pioche pour survivre, aujourd'hui sans ta vache et l’aumône que te font parfois tes enfants, tu crèverais !..." lui disait-il souvent en se tapotant la panse.
Naamane s'obstine toujours, malgré son âge et les exigences, à conserver sa vache laitière qui lui donne bon an mal an une taure ou un taurillon tout juste suffisant à acquérir et emmagasiner le foin et la paille nécessaires à la période hivernale; et depuis que les ponts et chaussées et les chemins de fer lui ont refusé l'embauche pour son âge, il a fait des soins à sa vache sa principale occupation.
En ce petit matin d'août, il est sorti très tôt. Il a fait ses ablutions puis accompli sa prière et a mené sa vache paître dans la grande plaine derrière les collines. Au passage, il a vu son voisin Selmane monter sur le fourgon de transport de voyageurs peint en bleu blanc et rouge de Si Dahmane l'émigré qui s’évertue toujours à parler en français pour mieux impressionner ses passagers. Selmane allait régler aujourd'hui les questions encore en suspens de sa retraite.
Hier soir, sous l'olivier à palabres de derrière les maisons, Naamane et les autres: le grincheux Ammar Boubarnous, le rondouillard Laifa El Djezzar et le colérique Menaouar Erraï ont dû supporter les jubilations indécentes de Selmane.
"Ca y'est! leur avait-il dit; j'ai eu ma retraite de tante Fafa... 2000 Francs par mois ! Plus de deux de vos millions ya dine el bak !... pour seulement trois petites années chez Rhône-Poulenc (il disait Roun'boulène)...Je n'ai même pas besoin des 300 mille de votre caisse de retraite ! 300 mille pour 30 années à la tuilerie ! Yakhi T'meskhir yakhi...
Il regardait d'un sourire narquois le vieux Naamane qui jouait à faire des ronds sur la poussière avec un brin d'herbe.
"Vas voir tes Commissaires politiques ! vas leur dire de donner aux veuves de leurs compagnons d'armes seulement le tiers de ce que me donne Kamira ! Et vas donc demander aux "bandits chaussés" de te donner de quoi acheter une baguette par jour, toi qu'ils ont pressés comme un citron et qu'ils ont rejetés quand tu es devenu inutile...
Naamane, comme à son habitude, ne répondit à aucune attaque de Selmane.
Cette nuit là, il ne dormit point. Il revit en songe les épreuves qu'il avait subies et se remémora les privations qu'il avait endurées. Il revit Si Abdelkader le Commissaire taper affectueusement sur l'épaule de sa douce mère en lui disant: "Tu verras ya Yemma... Nous chasserons Fafa et tu t'habilleras de soie pour te reposer sur les terrasses en humant les odeurs du jasmin..."
Si Abdelkader était mort aux champs d'honneur comme on dit. Certains de ses compagnons d'armes sont toujours vivants, comme Si Larbi ou Si Tayeb. Ils se sont acoquinés avec cette fripouille de Boualem Bouchèche à qui ils auraient même débrouillé une attestation communale pour leur avoir procuré des devises de chez les renégats afin de s'acheter des voitures luisantes sur lesquelles ils passent en sortant le coude de la portière pour mieux narguer les pauvres gens.
Naamane conduisait sa vache vers les champs en lui administrant de petites tapes sur la croupe. Arrivé en haut de la colline, il vit au loin, en contrebas, le long tronçon de chemin de fer ondulant entre les jujubiers. Le train de marchandises de sept heures ne tarda pas à apparaître... Il glissait comme une anguille. Naamane s'accroupit et se mit à contempler la longue procession de wagons. Sa poitrine se gonfla d'une terrible fierté... Il se surprit à sourire sous sa moustache drue. Sa vache rua, meugla puis, levant la queue, elle courut vers la plaine presque en dansant. Sur l'olivier qui ployait sous les fruits pourtant encore tous petits, les moineaux se lancèrent dans un infernal gazouillis. La terre et le ciel s'étaient brusquement faits à portée de sa main. Il était devenu un géant, plus grand que l'olivier, plus grand que la colline, plus grand que la plaine, plus grand même que le Djurdjura emburnoussé de soyeux cumulus...
Quand vint le soir, la vache rentra toute seule à l'écurie.
Selmane, Ammar, Laïfa, Menaouar et tous les voisins passèrent une bonne partie de la nuit à le rechercher.
Ce n'est que le lendemain qu'on le retrouva. Il dormait sous l'olivier en regardant le ciel, les mains croisées sous la nuque, un sourire béat sur les lèvres.
Quand Selmane tenta de le réveiller, il recula horrifié. Naamane était raide et froid...
Selmane qui n'avait rien compris se tapota la panse et soupira: " le pauvre ! il est mort comme il a vécu, sans rien connaître des douceurs de la vie..."
D..., Septembre 1993